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Camille Soula par Jacques Lipshitz - L’Ecole de Paris par le chemin des Ecoliers

Histoire d’une terre cuite pour une âme trempée dans le bronze

Paris, capitale de histoire de l’art de l’entre deux guerres, Paris, capitale du pays des droits de l’homme, Paris qui porte le nom d’une Ecole car les Européens et d’autres, pour ces deux raisons majeures, s’y sont rendus en nombre, au besoin par le chemin des écoliers, tant elle était devenue le point de convergence planétaire envers lequel chacun éprouvait une attraction comparable à celle de la gravitation universelle, ce Paris de rêve et de réalité, s’est transformé durant l’occupation en un espace de résidence hautement surveillée propice aux plus noires complicités, prémonitoires du pire. Viendra un jour où l’ensemble des peintres et sculpteurs regroupés sous le dénominateur un tant soit peu commun et cependant flatteur " de l’Ecole de Paris ", se verra considéré sous une approche qui permettra d’évoquer pour ce qu’elle est à présent - historique - la communauté de situation vécue par des artistes juifs, pour la plupart d’origine russe ou d’Europe centrale, arrivés en France avec pour seul bagage l’admiration pour notre pays, le talent et l’espoir au cœur, soudainement réduits à l’état de proscrits alors qu’ils avaient fait leurs preuves aux côtés des plus grands.

Quelques uns eurent la chance de pouvoir échapper à l’hécatombe de l’holocauste en trouvant dans le sud de la France, en dépit d’un régime asservi à l’ennemi, asile, soutien et protection, aux heures les plus sombres de leur parcours de vie et de notre histoire.

En effet, il a dépendu de nombre d’habitants de la région Midi-Pyrénées, que d’aucuns qualifient de " Justes " - Toulouse n’étant pas en reste en ce domaine - que se maintienne et se développe la capacité créatrice d’artistes dont l’existence même - et par conséquent la leur - était menacée. On leur doit qu’aient pu être conservées les œuvres datant de cette période héroïque, dévastatrice et cependant créatrice, que Jacques LIPCHITZ, Pinchus KREMEGNE, Michel KIKOÏNE, illustres rescapés à présent disparus, ont vécu en répondant à l’obligation du geste artistique qui primait sur la crainte du lendemain et en l’accomplissant avec cette richesse d’expression qui permettait de s’en distancer. Henri EPSTEIN, lui, transféré de sa maison d’Epernon à Drancy, est mort à Auschwitz en 1944.

Au moment où Jacques LIPCHITZ, réfugié à Toulouse en 1940, est parvenu à emprunter, très certainement avec l’aide de Camille SOULA, une filière qui lui a permis d’atteindre les Etats Unis en passant par l’Espagne et le Portugal, il ne pouvait encore appréhender réellement l’ampleur du drame qui se profilait, ni même, probablement, l’étendue de sa propre dette de reconnaissance, mais, comme tous les grands artistes dont l’inspiration se nourrit de prémonitions, il a su témoigner d’emblée, de manière vibrante et à juste titre, de la brûlante détermination d’un modèle empreint de force de caractère qui a largement prouvé ensuite combien il était intimement prêt à faire front. C’est ainsi que Camille SOULA, par l’entremise d’une transcription sculpturale allant bien au-delà de sa propre ressemblance, sous la forme d’une des très rares terres cuites exécutées par l’artiste - Lipchitz ne pouvait évidemment pas disposer d’un autre matériau - s’est trouvé porteur, d’un message pour l’histoire en général et pour l’histoire de l’art en particulier, celui de la véhémence de l’insoumission, apanage des grands résistants et des hommes d’honneur dont l’âme, elle, est trempée dans le bronze.

A l’époque, Camille Soula est professeur de physiologie à la Faculté de Médecine. Il s’intéresse à la poésie, à l ’art en et aux artistes eux-mêmes, au point d’avoir commandé, en 1920, à Marcel Lenoir, une œuvre monumentale - " le triomphe de la Vierge couronnée par Dieu le Père, présentant au monde son Fils crucifié " - qui orne la salle des pas perdus de l’institut catholique de Toulouse.

Avec plusieurs de ses collègues ayant déjà joué un rôle important dans l’aide à l’Espagne républicaine, il va s’occuper de certains réfugiés encore bercés d’illusions quant à la fiction de la zone dite " libre " où le gouvernement de Vichy s’installe le 1er Juillet 1940. En effet, décrétée sans appel dès le 3 octobre, publiée le 18, exactement quatre mois après celui du 18 juin, six jours avant " l’entrevue " de Montoire sur le Loir, du 24 octobre 1940 entre " vainqueur et vaincu ", elle-même précédée le 22 d’une rencontre préparatoire entre Hitler et Laval, la première des Lois "portant statut des juifs " - une autre, aggravée encore, suivra en Juin 1941 - se voit promulguée au Journal Officiel, page 5323, en guise d’offrande sur l’autel de la collaboration, enrubannée du préambule emphatique bardé de majuscules, " Nous, Maréchal de France, chef de l’Etat français, Le conseil des ministres entendu, Décrétons ", comme si l’autocratie affichée pouvait tenir lieu de majesté lorsqu’il qu’il s’agit de déposséder de ses droits les plus élémentaires une catégorie déterminée de citoyens français, y compris des plus valeureux.

Vient ensuite un texte - fruit d’une frénésie antisémite libre d’être édictée en termes législatifs - dont l’ Article premier régit, avant de lui en faire subir les conséquences, les antécédents raciaux de toute " personne " qui sera " regardé " comme " juif " de manière adjective, indistinctement de son sexe, au point d’être privé(e) du privilège de la syntaxe. Suivent, énumérées dans les articles suivants, les professions dont le dit juif avéré sera immédiatement évincé ou auxquelles il n’aura plus accès, du haut en bas de l’échelle sociale, à commencer, pour bien situer le sommet de la pyramide des interdictions, par celle évidemment la plus convoitée de Chef de l’Etat, le tout en fonction du pourcentage d’appartenance raciale minutieusement comptabilisé, dont l’invraisemblable mode de calcul avait sa logique propre et délirante, au point d’aller jusqu’à taxer un certain type de mariage d’une sorte d’amende par diminution du nombre de grands-parents permettant d’échapper à l’anathème. En effet, il est bien précisé que " sera regardé comme juif pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive, ou de deux grands-parents de la même race si son conjoint lui-même est juif ".

Le même Journal Officiel, à la même date et sous le numéro de page suivant précise entre autres détails, par une loi leur étant spécialement destinée, que " Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence. " Ce qui fut fait.

Sans l’aide, la noblesse d’âme et le courage d’hommes et de femmes de cœur, tels qu’il s’en est révélé en nombre, quel eut été le sort réservé en France aux réfugiés juifs étrangers sinon d’être dans leur ensemble voués à la déportation ?

Camille Soula va donc chercher à diversifier les sources de faux états civils qui devaient impérativement remplir deux conditions : correspondre, d’une part, à une personne existant réellement, et d’autre part, rendre très improbable une confrontation des deux personnes portant ainsi la même identité. Le Professeur Camille Soula proposa alors d’établir des cartes d’identité en empruntant les noms des malades internés à l’hôpital psychiatrique de Limoux. C’est Jacques Ruffié, dont la famille habitait Limoux, qui fut chargé de relever l’identité des malades. Il s’y employa, aidé par son frère Henri, en recopiant, la nuit, les indications portées sur les documents déposés en l’étude de son père, notaire attitré de l’hôpital psychiatrique.

Mais un autre problème se posera bientôt de façon aiguë : celui des passages en Espagne. En effet, à mesure que le temps passe, les candidats à l’évasion deviennent de plus en plus nombreux : juifs poursuivis, résistants dénoncés, agents de renseignements qui font le va et vient, prisonniers échappés des camps, aviateurs abattus, jeunes réfractaires qui désirent reprendre le combat. Le Professeur Camille Soula a déjà prévu plusieurs chaînes : la première passe par Perpignan et le Vallespir. Madame Soula est catalane ; son père, Monsieur Sartre, était magistrat à Perpignan ; sa mère, Madame Vivant, y tenait un commerce : la confiserie Vivant, 11 rue de la Barre, confiée en gérance à Mademoiselle Marie Martin, femme d’une vive intelligence et d’un courage à toute épreuve. La confiserie sera le point de chute des évadés.

Certains proches du Général de Gaulle passèrent par là : d’abord Roger de Gaulle, fils de Xavier, frère aîné du général, puis successivement Xavier lui-même, Pierre de Gaulle, le cadet, et d’autres membres de la famille, menacés d’être pris comme otages. Passèrent encore, entre autres fugitifs, le peintre Marquet et sa femme qui laisseront en dépôt un ensemble de toiles de valeur à la confiserie Vivant où ils les récupéreront à la Libération.

Le Professeur Camille Soula fut arrêté chez lui par la Gestapo le 2 février 1943. La veille encore, il avait reçu de Ruffié et dissimulé sur lui le matin même plusieurs cartes d’identité, faites à Perpignan. Arrivé à la prison, Soula profita d’un moment propice pour jeter dans un poêle, à l’insu de ses gardiens, les cartes qui avaient échappé à la fouille. Ainsi disparurent en fumée les faux états civils des malades de l’hôpital psychiatrique, destinés à "habiller " des aviateurs anglais.

Ce jour là devait se tenir une réunion chez les Soula. Ruffié vint en fin d’après-midi. La maison était sans dessus dessous, mais la perquisition n’avait rien donné. Lilette Marmer, leur filleule, qui habitait avec eux, rentrait du lycée. Craignant que les Allemands ne reviennent, et ne se livrent au pillage, Madame Soula la chargea d’une mission qui lui importait en dépit des circonstances, celle de porter une valise chez Antoine Baisset, jeune professeur à la Faculté de Médecine, ami très sûr. Elle contenait l’argenterie que Léon Blum, au moment de son arrestation, leur avait confiée….

Relâché quelques mois plus tard sur l’intervention du Préfet Chéneaux de Leyritz, Camille Soula fut mis en résidence surveillée à Rieumes d’où il prit le maquis….

A la libération, conseiller et médecin personnel du Président Vincent Auriol, Camille Soula reprit son activité à la Faculté. Ecrivain lui-même, passionné par la poésie de Stéphane Mallarmé, il a laissé de nombreux livres faisant référence dans ce domaine et celui de la physiologie.

Le Professeur Camille Soula, né en 1888, est décédé en 1963

 

Article contribué par Edmond Rosenfeld, Directeur de la Galerie Les Oréades

Bibliographie : La Résistance Audoise département de l’Aude 1980, Tome II


Date de création : 21/10/2007 - 14:17
Dernière modification : 21/10/2007 - 14:18
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