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Henrich Graetz - Les débuts du Caraïsme
La naissance du Caraïsme Le Caraïsme représente une des grandes scissions qui à secoué le Judaïsme dans son histoire, probablement la plus grande depuis que Pharisiens et Saducéens se sont opposés au temps du deuxième Temple. Comme les saducéens d’ailleurs, les caraïtes ne croient à aucune loi orale. Pour eux, tout doit venir de la Thora, qu’il faut interpréter sans en altérer le sens, et qu’il faut observer à la lettre. Une position intenable qui amènera rapidement les caraïtes à créer leur propre loi orale.

A la mort de l’exilarque Salomon, décédé (vers 761), ce semble, sans laisser d’enfant, la dignité dont il avait été revêtue devait revenir à son neveu Anan ben David. On sait peu de chose de cet homme, qui laissa une trace si profonde dans l’histoire juive. Représenté par ses partisans comme un saint qui, du temps où le sanctuaire de Jérusalem était encore debout, eût été jugé digne du don de la prophétie, il était outragé et vilipendé par ses adversaires. Ceux-ci lui reconnaissaient cependant un certain savoir talmudique, et, de fait, il imitait très habilement le style du Talmud.

Anan refusait toute autorité religieuse à un grand nombre de prescriptions talmudiques, et ses tendances étaient sans doute connues des représentants des deux académies qui élisaient l’exilarque. Les deux gaonim de cette époque étaient, comme on sait, des frères ; l’un, Jehudaï l’aveugle, résidait à Sora (759-62), et l’autre, Dudaï (761-64), à Pumbadita. Ces deux dignitaires, soutenus par leur Collège, s’opposèrent à l’élection d’Anan et élevèrent à l’exilarcat son plus jeune frère Hanania (ou Akunaï ?). Les partisans d’Anan essayèrent, mais en vain, de faire intervenir en sa faveur le khalife Aboug’afar Almanzour : Hanania fut maintenu dans sa dignité. La légende raconte qu’Anan aurait été calomnié par ses adversaires auprès du khalife, qui l’aurait fait jeter eu prison. Condamné à être pendu, il aurait déclaré, sur les conseils d’un musulman qui se trouvait avec lui en prison, qu’il n’appartenait pas à la même secte que son frère. Le khalife l’aurait alors remis en liberté et autorisé à émigrer avec ses partisans en Palestine.

La seule donnée certaine, c’est qu’Anan fut obligé de quitter sa patrie et se rendre en Palestine, et que, profondément irrité contre les gaonim, il tourna sa colère contre le Talmud et les talmudistes. Désireux de ramener la vie religieuse à l’accomplissement des seules lois bibliques, il accusa les talmudistes d’avoir dénaturé le judaïsme en ajoutant des prescriptions à la Thora et aussi en eu retranchant des lois obligatoires pour tous les temps. Sa principale recommandation à ses disciples était d’étudier assidûment l’Écriture Sainte. Il est possible qu’Anan n’attaquait si violemment le Talmud que par imitation de ce qui se passait alors dans le monde musulman. Là, en effet, à côté de ceux qui acceptaient non seulement le Coran mais aussi la tradition, et qui s’appelaient les Sunnites, il y avait les Chiites, c’est-à-dire les adversaires de la tradition. Anan, comme ces derniers, repoussa tout enseignement traditionnel pour s’en tenir strictement à l’Écriture (Mikra). De là, le nom de Caraïsme ou acceptation de l’Écriture.

Anan exposa sa doctrine dans trois ouvrages, mais ces, écrits sont perdus, et on est ainsi privé de toute information précisa sur le caractère primitif du Caraïsme. On sait seulement que, loin de diminuer les obligations religieuses, le fondateur du Caraïsme en aggrava, au contraire, la charge et remit en vigueur bien des lois tombées en désuétude ; il fit même usage, malgré son hostilité envers le Talmud, des règles d’interprétation des Tannaïtes, pour déduire, comme ses adversaires, de nouvelles lois de la Bible. Ce furent surtout les lois sur les fêtes, le sabbat, la nourriture et le mariage qui subirent d’importantes modifications. Anan abolit le calendrier des fêtes, établi depuis le milieu du IVe siècle, il voulut que la néoménie fût déterminée chaque mois, comme autrefois, à l’aide de l’observation de la nouvelle lune ; que l’intercalation des années embolismiques eût lieu, non pas d’après une règle fixée d’avance, mais d’après le degré de maturité de la moisson, surtout de l’orge. Il faisait célébrer la Pentecôte, comme autrefois les Sadducéens, cinquante jours après le samedi qui suivait la fête de Pâques.

Anan se montra particulièrement rigoureux pour l’observation du repos sabbatique ; il interdit, le samedi, d’administrer des remèdes même à des malades gravement atteints, de pratiquer la circoncision, de sortir de sa maison dans une ville où les habitants juifs étaient mêlés aux habitants non juifs, de goûter des aliments chauds, de tenir allumés du feu ou de la lumière, il introduisit ainsi chez les caraïtes l’habitude de rester dans l’obscurité le soir du sabbat. Il aggrava aussi les lois alimentaires et ajouta de nouveaux cas à la classe des unions prohibées, il défendit le mariage entre oncle et nièce et entre frères et sœurs de lits différents. Que signifiait alors, devant ces exagérations, l’abolition de quelques pratiques, telles que l’usage de mettre des phylactères, de fumer un bouquet avec certaines plantes (loulab, etc.) à la fête des Cabanes, de célébrer les victoires des Asmonéens par des illuminations, et autres préceptes de ce genre ?

Dans son zèle à combattre le Talmud, il composa un nouveau Talmud plus sévère que le premier ; sous son inspiration, la vie religieuse prit un caractère sombre, sans élévation et sans poésie. Les prières traditionnelles, dont quelques-unes remontaient à l’époque du second temple, furent proscrites, ainsi que les nouvelles compositions des Païtanim, elles furent remplacées par des textes tirés de la Bible. Comme, de son temps, les Juifs avaient encore, dans les pays musulmans, leur juridiction particulière, il étendit ses réformes au droit civil juif. Il déclara que, contrairement au texte biblique, les fils et les filles devaient recevoir une part égale de l’héritage paternel ; il dénia, par contre, au mari le droit d’hériter de sa femme.

L’agitation créée par Anan donna une impulsion considérable à l’étude de la Bible, mais le temps n’était pas encore mûr et le réformateur lui-même n’était pas un esprit assez puissant pour produire une exégèse saine et indépendante. Le fondateur du Caraïsme, qui raillait tant les arguties des talmudistes, avait recours, comme eux, à des interprétations forcées et à des subtilités pour justifier les pratiques qu’il établissait. En résumé, en repoussant la tradition, Anan donna à sa doctrine une base fragile et étroite et en écarta toute poésie et toute grandeur.

Anan et ses partisans s’en référaient, dans leur opposition au Talmud, au fondateur du christianisme. Selon eux, Jésus fut un homme pieux et juste, qui n’avait jamais eu l’intention de se faire reconnaître comme prophète et de substituer une autre religion au judaïsme, son but était seulement de maintenir en vigueur les lois bibliques et d’abroger les pratiques instituées par les hommes. Ils considéraient également Mahomet comme un prophète, qui, pas plus que Jésus, n’avait voulu abolir la Thora.

Henri Graetz
TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION
Première époque — Le recueillement après la chute
Chapitre XIV — Le Caraïsme et ses sectes — (640-750)

Date de création : 02/09/2007 - 15:13
Dernière modification : 02/09/2007 - 15:13
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