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d'histoire des Juifs |
Henrich Graetz - Doctrines mystiques sous l’Islam
L’interaction avec l’Islam a ouvert au Judaïsme de nouvelles tendances et formes d’expressions qui se sont exprimées non seulement dans la littérature et la poésie mais également dans la philosophie et la théologie. Une interaction qui ira parfois jusqu’à secouer le Judaïsme, mais également le Caraïsme
Une science qui intéressa les musulmans plus vivement que la médecine, les mathématiques et l’astronomie, ce fut l’exégèse du Coran, qui prit le caractère d’une sorte de philosophie religieuse (Kàlam). En essayant de concilier les contradictions du Coran, certains interprétateurs (Motecallémin) arrivèrent à se trouver en opposition avec les orthodoxes, qui les accusèrent d’hérésie. Les Motazilites se préoccupèrent surtout de maintenir la doctrine de l’unité de Dieu, ils refusèrent tout attribut à l’être divin pour qu’on ne fût pas tenté de supposer, par suite de la multiplicité des qualités qu’on lui attribuerait, qu’il y a plusieurs personnes en Dieu. Ils affirmèrent également, le libre arbitre, parce que la croyance à la prédestination leur semblait incompatible avec l’idée de punitions et de récompenses futures. Afin de mettre leurs doctrines d’accord avec le Coran, ils appliquèrent la méthode suivie par les philosophes juifs d’Alexandrie pour introduire les idées de la philosophie grecque dans la Bible, ils donnèrent au texte un sens allégorique. La théologie motazilite, déclarée d’abord hérétique, fut cependant peu à peu acceptée par les musulmans, elle eut ses écoles à Bagdad et à Bassora, et le khalife Almamoun l’éleva au rang de théologie officielle. Les musulmans orthodoxes, effrayés d’une interprétation qui souvent changeait totalement la signification plausible du texte, s’attachèrent étroitement à la lettre et au sens naturel du Coran. Il y en eut qui acceptèrent à la lettre tout ce que le Coran et la tradition disaient de Dieu, comme, par exemple, cette révélation de Mahomet : Mon Seigneur vint à ma rencontre, il me salua en me tendant la main, me regarda en face, posa sa main entre mes épaules, et je sentis le froid des extrémités de ses doigts. Cette école (les anthropomorphistes) déclara sans hésitation que Dieu était un corps muni d’organes, long de sept empans, mesurés d’après son propre empan, qu’il avait une forme, était assis sur un trône, montait, descendait, marchait et se reposait. Voilà comment l’orthodoxie musulmane représentait la divinité. Comme il était à prévoir, ces discussions religieuses trouvèrent de l’écho chez les Juifs de l’Orient, les caraïtes suivirent la doctrine motazilite (rationaliste), tandis que bien des rabbanites adoptèrent les idées des anthropomorphistes. Le premier caraïte qui, à ce qu’on sache, appliqua au judaïsme le système des motazilites fut Jehuda Judghan le Perse, de Hamadan (vers 800). D’après ses adversaires, il était à l’origine conducteur de chameaux. Se présentant comme le précurseur du Messie, il exposa sur l’être divin des pensées originales, qui étaient en contradiction avec les idées reçues, déclara qu’il était défendu de se représenter Dieu sous une forme matérielle, parce que Dieu est au-dessus de toute créature, et ajouta que les expressions de la Thora qui peuvent faire croire que Dieu a une forme ou des attributs doivent être pris au figuré. Selon lui, il était également défendu d’admettre que Dieu, dans sa toute-puissance et sa prescience, détermine d’avance les actions humaines ; puisque Dieu est un être juste et qu’il récompense et punit, il faut nécessairement que l’homme soit libre de ses actes. Pour la pratique, Jehuda le Perse recommandait une vie ascétique, défendait de manger de la viande et de boire du vin, ordonnait de jeûner et de prier fréquemment. Ses partisans, connus sous le nom de judghanites, eurent une telle foi dans leur maître qu’ils ne crurent pas à sa mort, ils étaient convaincus qu’il reviendrait pour enseigner une nouvelle doctrine ; c’est ainsi que les chiites musulmans attendent le retour d’Ali. Un des disciples de Judghan, Mouschka, voulut propager les idées de son maître par les armes ; mais, parti de Hamadan avec ses partisans, il fut arrêté et tué, probablement par les musulmans, avec dix-neuf de ses compagnons, aux environs de Koum (à l’est de Hamadan et au sud de Téhéran). Jehuda Judghan cherchait surtout à introduire des mœurs ascétiques parmi les Juifs, il fut plutôt un chef de secte qu’un philosophe religieux. Un autre caraïte de cette époque, Benjamin ben Mosé, de Nahavend (vers 800-820), se préoccupa, au contraire, de faire connaître à ses coreligionnaires la philosophie religieuse des motazilites ; il n’était pas seulement choqué des images matérielles sous lesquelles la Bible représente Dieu, il rejetait même la Création et la Révélation. Il lui semblait étrange que le pur esprit ait créé le monde et ait été en contact avec la matière, qu’il soit venu s’établir dans un espace limité, sur le Sinaï, et ait fait entendre des sons articulés. Pour concilier sa conception supérieure de l’Être divin avec la doctrine de la révélation, il émit une opinion, déjà exprimée avant lui : selon lui, Dieu n’a créé lui-même, directement, que le monde des esprits et les anges, le monde matériel a été créé par un des anges, Dieu n’est donc qu’indirectement le créateur de l’univers. De même, la révélation et les inspirations des prophètes ne sont pas émanées directement de Dieu, mais d’un ange. Les disciples de Benjamin Nahavendi furent, on ne sait pourquoi, considérés comme une secte particulière des caraïtes et désignés sous le nom de Makarijites ou Magharijites. Si, par sa philosophie religieuse, Benjamin s’écarta bien loin de la conception que ses contemporains avaient du judaïsme, il se rapprocha, pour la pratique, de la doctrine des rabbanites, admettant un grand nombre de lois talmudiques et en ordonnant l’accomplissement aux caraïtes. Il établit même chez les caraïtes une excommunication qui différait peu de l’excommunication rabbanite. Un accusé ne se présentait-il pas devant le tribunal ou refusait-il de se soumettre à la sentence prononcée contre lui, il était maudit pendant sept jours et puis excommunié. Aucun membre de la communauté ne pouvait alors communiquer avec lui, ni le saluer, ni s’approcher de lui, jusqu’à ce qu’il se soumit. Persistait-il dans sa rébellion, on avait le droit de le livrer au bras séculier. Malgré ses concessions aux idées rabbanites, Benjamin n’en resta pas moins fidèle au principe caraïte de la liberté de l’interprétation biblique. Il n’admettait pas qu’on obéit aveuglément à une autorité religieuse quelconque, mais voulait que chacun agit selon ses propres convictions. Le libre examen est un devoir, dit-il, et l’erreur n’est pas un péché. Les doctrines motazilites, transplantées chez les Juifs, furent combattues avec acharnement, comme chez les musulmans, par ceux qui s’en tenaient à la lettre du texte, croyaient réellement, comme le disait la Bible, que Dieu avait un pied, une main, s’asseyait et marchait, et prenaient aussi à la lettre les explications aggadiques qui avaient été données de certains passages de la Thora pour les rendre compréhensibles à l’esprit de la foule. Ils finirent par représenter Dieu sous une forme absolument matérielle, mesurant sa taille en parasanges, et parlant, à la façon des païens, de son œil droit et de son œil gauche, de ses lèvres inférieure et supérieure, de sa barbe et des autres parties de son corps. Pour exalter la grandeur de Dieu, ils attribuaient à chacun de ses membres une longueur démesurée et croyaient avoir démontré suffisamment sa puissance en déclarant que l’ensemble de son corps dépasse en superficie la terre entière (Schiour-Komah). Ce Dieu étrange occupe dans le ciel un palais composé de sept salles (Hèkhalot), il se tient dans la salle la plus élevée, assis sur un trône de dimensions prodigieuses. Le palais est également habité par des myriades d’anges, dont le chef s’appelle Metatoron, qui n’est autre que Énock ou Henok, que Dieu a enlevé du milieu des hommes pour le transporter au ciel et le métamorphoser eu un feu flamboyant. Ils ne craignaient pas d’appeler Metatoron le petit Dieu. Cette théorie ridicule, formée de divagations juives, chrétiennes et musulmanes, s’enveloppa d’un voile mystérieux et se présenta comme une révélation divine. Malgré son absurdité, elle trouva, des adeptes, qui s’intitulèrent hommes de la foi. Ceux-ci se vantaient de pouvoir jeter leurs regards dans le palais de Dieu et d’être en mesure, grâce à des formules de conjuration, à des invocations adressées à Dieu et aux anges, à la récitation de certaines litanies appuyée par des jeûnes et une vie ascétique, de faire des miracles. Pour accomplir leurs exploits, ils se servaient d’amulettes et de camées (kamêot) sur lesquels ils inscrivaient, au milieu de figures fantastiques, le nom de Dieu et des noms d’anges. Selon eux, tout homme pieux peut faire des miracles, pourvu qu’il sache employer les moyens nécessaires ; ils indiquaient ces moyens dans une foute d’écrits sur l’enseignement secret théorique et pratique, remplis, pour la plupart, d’extravagances, mais quelquefois animés d’un souffle vraiment poétique. On n’y trouve cependant que des indications vagues ; la vraie clef pour entrer dans le palais de Dieu et opérer des miracles n’est livrée qu’aux adeptes que les lignes de leur front et de leurs mains désignent comme dignes de posséder le secret magique. Ce fut surtout en Palestine que ces élucubrations mystiques reçurent un chaleureux accueil, mais elles se répandirent également en Babylonie et y conquirent même une grande considération. Ainsi, quand, en 814, il devint nécessaire de nommer un chef pour l’école de Pumbadita, au lieu d’élever à cette dignité un Mar-Akron (ben Samuel ?), homme savant qui avait exercé la fonction de président de tribunal, on en investit un vieillard, Joseph bar Abba, dont le principal mérite consistait dans son mysticisme et ses prétendues relations avec le prophète Élie. Un jour que ce Joseph bar Abba présidait une réunion publique, il s’écria soudainement : Faites place à l’ancien, qui entre ! Les regards de tous les assistants se dirigèrent vers la porte, et ceux qui étaient assis à la droite du chef d’école s’écartèrent de lui avec respect pour faire place au nouveau venu. Par cela même qu’on ne vit entrer personne, tous furent fermement convaincus que le prophète Élie venait de pénétrer au milieu d’eux pour assister, invisible, à la droite de Joseph, à la conférence religieuse, et depuis ce moment, l’usage prévalut de ne plus occuper, à l’école de Pumbadita, la place qui avait été sanctifiée par la présence d’Élie. Le successeur de Joseph, Mar-Abraham ben Scherira (816-828), était également un mystique. On raconte de lui que, les jours où il n’y avait pas de vent, il savait deviner l’avenir d’après le bruissement des palmiers. Henri Graetz TROISIÈME PÉRIODE — LA DISPERSION Première époque — Le recueillement après la chute Chapitre XIV — Le Caraïsme et ses sectes — (640-750) Date de création : 02/09/2007 - 15:18 Utilisez la librairie
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