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d'histoire des Juifs |
Henrich Graetz - La disputation de Jacob Frank
Comme très souvent dans l'histoire des Juifs, les luttes et les controverse entre Juifs sont arbitrées par des non-juifs. C'est le cas de la lutte entre les frankistes et les rabbins, avec laquelle le clergé va espérer une conversion de masse.
En présence de l’action malfaisante que la Cabale avait exercée sur les Juifs, Emden se demanda si le Zohar, placé par les Sabbathiens et les anti-talmudistes au-dessus de la Bible, et invoqué pour justifier leurs dérèglements et leurs blasphèmes, avait eu réellement pour auteur un docteur estimé et vénéré comme Simon ben Yohaï. Après une étude minutieuse, il arriva à cette conclusion qu’un partie, au moins, de ce livre était due à un imposteur. Forts de l’approbation d’Emden. qu’ils avaient également consulté sur ce point, les rabbins orthodoxes prirent des mesures très sévères contre les Frankistes et ne craignirent pas de les dénoncer au clergé catholique comme de dangereux hérétiques. L’évêque de Kamieniec, Nicolas Dembowski, paraissait tout disposé à les châtier avec rigueur. Mais Frank fut assez habile pour écarter le danger dont lui et ses partisans étaient menacés. Sur ses conseils, ses adeptes déclarèrent qu’on les persécutait parce qu’ils croyaient à la Trinité et rejetaient les prescriptions talmudiques. Ils altèrent même jusqu’à répéter cette infâme calomnie que les sectateurs du Talmud se servaient de sang chrétien et que le Talmud prescrivait le meurtre des chrétiens. Enchantés de ces déclarations, Dembowski et son chapitre firent remettre tous les Frankistes en liberté, les autorisèrent à s’établir dans le diocèse de Kamieniec et à vivre conformément à leurs usages, et eurent soin d’attiser leur haine contre les partisans du Talmud. Ils espéraient amener ainsi beaucoup de Juifs polonais au catholicisme. Non contents de ce premier succès, les Frankistes demandèrent à l’évêque Dembowski (1757) de convoquer les talmudistes et les anti-talmudistes à une controverse publique. Ils promettaient de prouver que le Zohar et d’autres écrits enseignent la Trinité, et que le Talmud prescrit de tromper et de tuer les chrétiens. Le prélat donna suite à cette proposition. Il invita les rabbins à envoyer des délégués à Kamieniec pour prendre part à un colloque sur le Talmud, les menaçant de faire brûler cet ouvrage comme antichrétien et de leur infliger une forte amende s’ils ne se présentaient pas (1757). Ce fut en vain que les Juifs polonais invoquèrent leurs privilèges et firent intervenir la noblesse. Dembowski tint bon. Ignorants de tout ce qui n’était pas la littérature talmudique, timides, troublés, ne parlant qu’un mauvais jargon, les délégués juifs purent alors juger par eux-mêmes combien il était important de posséder une culture générale, et déplorable que les rabbins polonais en eussent toujours été les adversaires. Aux imputations audacieuses des Frankistes, ils ne surent opposer que le silence ou des réponses embarrassées. Dembowski donna gain de cause aux Frankistes. Par un mandement public (14 octobre 1757), il fit savoir que les anti-talmudistes, ayant démontré la vérité de leurs croyances, étaient autorisés à soutenir partout des controverses contre les talmudistes. Puis, arec l’aide de la police, il ordonna dans son diocèse la saisie de tous les exemplaires du Talmud, qui furent entassés dans une fosse et brûlés de la main du bourreau. Cette fois, c’était la Cabale qui avait allumé la torche pour mettre le feu au Talmud. La mort subite de Dembowski amena un revirement. On cessa de persécuter le Talmud et on se mit à traquer les Frankistes. Six d’entre eux se rendirent alors auprès de Wratislaw Lubienski, archevêque de Lemberg, pour lui déclarer au nom de tous qu’ils étaient prêts, sous certaines conditions, à accepter le baptême. Ils réclamaient un nouveau colloque public pour prouver que les talmudistes, plus encore que les païens, versaient du sang chrétien innocent. Pour rendre publique la promesse de conversion des Frankistes et en informer les catholiques, Lubienski fit imprimer et répandre leurs propositions, mais ne se soucia nullement d’autoriser le colloque demandé. Après le départ de Lubienski pour sa résidence de Gnesen, l’administrateur de l’archevêché de Lemberg, le chanoine de Mikuliez Mikolski, qui avait hâte de voir les Frankistes opérer leur conversion, leur promit d’autoriser une controverse dès qu’ils auraient embrassa le christianisme. En effet, lorsque Leib Krysa et Salomon de Rohatyn eurent fait, au nom de toute la secte, une profession de foi catholique, Mikolski entama des pourparlers, à l’insu de Serra, nonce du pape, pour une deuxième controverse publique à Lemberg (juin 1759). Les rabbins reçurent l’ordre de venir prendre part à ce colloque, sous peine d’amende, le 16 juillet. Ils s’en plaignirent alors au nonce à Varsovie, mais Serra, tout en n’étant pas favorable à cette controverse, ne voulait pourtant pas s’y opposer. Il espérait que cette discussion lui fournirait enfin des renseignements exacts sur l’accusation de meurtre rituel si fréquemment lancée contre les Juifs. Car, précisément à ce moment, le pape Clément VIII avait eu à s’occuper de cette question. Un Juif polonais d’un -rand dévouement, Jacob Yelek, avait entrepris le voyage de Rome pour que le pape déclarât cette accusation mensongère. Clément XIII avait alors proclama que te sacré Collège, après avoir examiné les documents invoqués pour prouver que les Juifs se servent de sang chrétien pendant la fête de Pâque et tuent des enfants chrétiens, avait conclu qu’ils ne pourraient plus être condamnés sur le simple énoncé de l’accusation, mais qu’il faudrait suivre à leur égard la procédure ordinaire pour démontrer la réalité du crime qu’on leur imputait. Pourtant, devant les affirmations des Frankistes, le nonce hésitait à se rallier entièrement aux conclusions du sacré Collège, et il comptait que le colloque l’éclairerait complètement sur ce point. Ce colloque, qui devait amener la conversion de tant de Juifs, excita le plus vif intérêt. La noblesse, venue eu foule, paya très cher le droit d’assister à ce spectacle, parce que la recette devait être remise aux convertis pauvres. Les débats eurent lieu à la cathédrale de Lemberg, sous la présidence du chanoine Mikolski. Ce fut un spectacle affligeant que celui de ces Juifs s’accusant mutuellement des vices et des crimes les plus atroces. Comme à la première controverse, les talmudistes, au nombre d’environ quarante, se montrèrent gauches et maladroits, forcés de recourir à un interprète pour se faire comprendre des assistants. Il est vrai que leur situation était extrêmement délicate. Les Frankistes affirmaient que le Zohar enseigne la Trinité et le dogme de l’incarnation. Les orthodoxes n’osaient pas parler trop énergiquement contre ces dogmes, de crainte d’irriter les catholiques. Du reste, il est incontestable que le Zohar fait des allusions à ces croyances. Après trois jours de discussions, les talmudistes furent encore une fois jugés vaincus. Ils n’avaient même pas réussi à réfuter nettement l’accusation de meurtre rituel ! Après ce colloque, le clergé catholique pressa les anti-talmudistes d’embrasser enfin le christianisme. Mais ils hésitaient à apostasier ; ils ne s’y décidèrent que sur l’ordre formel de Frank. Celui-ci, qui avait disparu quelque temps, était brillamment rentré en scène dès la fin de la controverse. Pour en imposer aux Polonais, il sortait dans un équipage à six chevaux, revêtu d’un costume turc et accompagné de gardes du corps habillés également à la turque. Environ mille Frankistes abjurèrent alors le judaïsme à Lemberg. Quant à Frank, il n’accepta le baptême qu’à Varsovie, où il déploya une grande pompe et où le roi consentit à lui servir de parrain. Éclairé sur le caractère du néophyte, le clergé catholique avait une médiocre méfiance dans la sincérité de sa conversion. Il le soupçonnait de n’avoir pris le masque du christianisme, comme il avait pris celui de l’islamisme, que pour satisfaire plus facilement son ambition et jouer le rôle d’un chef de secte. Bientôt, plusieurs de ses partisans, achetés par le clergé, le trahirent. Ils l’accusèrent de n’être chrétien qu’en apparence et de se faire adorer comme le Messie, l’incarnation de la divinité, le saint Seigneur. L’official de l’Inquisition polonaise le fit alors arrêter pour imposture et blasphème et enfermer dans la forteresse de Czenstochow, dans un cloître (1760). Si on ne le brûla pas comme relaps, ce fut tout simplement parce que le roi était son parrain, niais on lui imposa les travaux les plus pénibles. Bien des Frankistes furent réduits à la mendicité et eurent à subir le mépris et les outrages de la population, mais ils restèrent fidèles à leur Messie. A leurs yeux, tous leurs malheurs devaient fatalement arriver : le Zohar l’avait prédit. Ils appelèrent le cloître de Czenstochow, où était détenu leur chef, la porte de Rome. Tous ces convertis pratiquaient extérieurement le catholicisme, en observaient tous les rites, mais, comme leurs collègues musulmans, les Donmèh, ils vivaient séparés des autres habitants et ne se mariaient qu’entre eux. Encore aujourd’hui, les familles Wolowski, Dembowski, Dzalinski et autres, qui descendent de ces sectaires, sont connues en Pologne sous le nom de Frenks ou Sckebs. Après une détention de treize ans, Frank fut délivré par les Russes (1771) ; il se fit catholique grec et joua encore pendant plus de vingt ans à Vienne, à Brünn et à Offenbach, son rôle de mystificateur. A la fin, il présenta sa fille Ève comme l’incarnation de la divinité, et jusqu’à sa dernière heure, et même au delà de la tombe, il sut en imposer à ses adhérents et les faire croire au caractère messianique de sa mission. Jonathan Eibschütz eut sa part de responsabilité dans ces tristes événements. Revendiqué par les Frankistes comme un des leurs, il ne se risqua jamais à les démentir. Lorsqu’il fut sollicité par ses coreligionnaires de Pologne de les appuyer de son autorité pour repousser l’odieuse accusation de meurtre rituel, il garda le silence, comme s’il avait craint d’irriter les Zoharites par son intervention. Son plus jeune fils, Wolf, eut d’étroites relations avec le frankiste Salomon Schor Wolowski, s’adonna à l’alchimie, mena une existence de grand seigneur, promit à la cour d’Autriche de se convertir pour obtenir le titre de baron d’Adlersthal, trompa tout le monde et surtout son père, qui fit imprimer à la hâte son premier ouvrage pour essayer de payer en partie les dettes de son fils. En général, le prestige des rabbins subit une atteinte considérable de l’affaire des amulettes et de la lutte entre hérétiques et orthodoxes. Divisés en deux camps, se combattant avec une violence excessive, s’excommuniant mutuellement, les rabbins devaient perdre forcément, dans ces tristes débats, une partie de leur crédit et de leur autorité. En Allemagne, les savants chrétiens suivirent ces querelles avec un vif intérêt, et de nombreux journaux en rendirent compte avec une grande exactitude et dans des termes très modérés. Henrich Graetz - Histoire des Juifs TROISIÈME PÉRIODE ; LA DISPERSION Troisième époque ; La décadence Chapitre XI ; Profonde décadence des Juifs ; (1700-1760) Date de création : 02/09/2007 - 16:13 Utilisez la librairie
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