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Henrich Graetz - L'oeuvre poétique de Moshé Haïm Luzzatto
Parmi ces illuminés et ces charlatans qui, par leurs excentricités, jetèrent un trouble si profond parmi les Juifs, apparaît une figure d’une puissante séduction et d’une grande originalité. C’est le poète Moïse Hayyim Luzzatto (1707-1747), admirablement doué par la nature, qui aurait pu devenir une des gloires du judaïsme, et qui se laissa séduire, à son tour, par les extravagances cabalistiques. Né à Padoue dans une famille aisée, il apprit très jeune le latin et l’hébreu. Ces deux langues lui furent très utiles, elles lui ouvrirent les trésors de la littérature classique et de nos sublimes Prophètes. Luzzatto avait une âme vibrante de poète, qui résonnait harmonieusement à tous les souffles. Son talent était un mélange de force et de pénétrante douceur, oit les fantaisies d’une imagination féconde étaient réglées par un sentiment très juste de la mesure. L’hébreu, considéré généralement comme une langue morte, reprit, dans les écrits de Luzzatto, de la vie, de la fraîcheur, et une charmante souplesse.


Bien supérieur à Joseph Penso de la Véga, Luzzatto composa, lui aussi, à l’âge de dix-sept ans, un drame biblique en vers : Samson et les Philistins. Dans cette oeuvre de jeunesse, bien des traits faisaient deviner le futur maître. Il n’avait pas encore vingt ans quand il publia en vers cent cinquante psaumes, qui sont une imitation des Psaumes bibliques, et dont la langue est d’une pureté et d’une élégance remarquables. Peu après, il écrivit un second drame : La Tour élevée ou La Sérénité des gens vertueux, en quatre actes, dont la forme l’emporte de beaucoup sur le fond, et qui est imité d’auteurs italiens. Il manquait encore d’originalité.

La facilité de Luzzatto à présenter ses idées ou celles d’autrui sous une forme claire et attrayante, jointe à son habileté à faire des pastiches, causa sa perte. Un jour, il se proposa d’imiter le style du Zohar, et y réussit. Ce succès le grisa. Il attribua ce talent d’imitation, non pas à une faculté particulière, mais à une faveur toute spéciale de la Providence, et il se persuada, comme autrefois les cabalistes Karo et Louria, qu’un génie tutélaire (maguid) l’inspirait et lui avait fait la grâce de lui divulguer les mystères de la Cabale.

Peu après, sa réputation de cabaliste dépassa les limites de la cille de Padoue, et il fut tout heureux d’être visité un jour par des cabalistes de Venise. Ce témoignage de déférence l’affermit encore dans son mysticisme. Moise Haguès, qui avait déjà combattu Hayon avec une courageuse énergie, et qui était alors à Altona, menaça Luzzatto, avec l’appui de plusieurs rabbins allemands, de l’excommunication s’il ne renonçait pas à ses divagations et à son rôle d’inspiré. Mais Luzzatto persista à affirmer que Dieu l’avait choisi, comme il en avait déjà choisi d’autres avant lui, pour lui dévoiler ses secrets. Pourtant, sur les instances de son maître, Isaïe Bassan, et de trois rabbins de Venise, délégués auprès de lui, il promit de ne plus enseigner ni propager par des livres les octrines de la Cabale (juillet 1730).

Luzzatto ne tint pas longtemps sa promesse. Attristé par la ruine de son pire, qui avait perdu toute sa fortune, et par les dissensions qui régnaient alors dans sa famille, il se plongea de nouveau dans ses rêveries mystiques pour y trouver le calme et la résignation. On racontait aussi qu’il préparait une réplique aux attaques dirigées contre la Cabale par Léon Modena, rabbin à Venise. Le collige rabbinique de cette ville, qui avait traité jusque-là Luzzatto avec une grande modération, se montra plus sévère pour lui ; il l’excommunia et condamna ses écrits au feu (1734). La communauté de Padoue aussi cessa de défendre Luzzatto. Le malheureux poète, qui s’était si pitoyablement fourvoyé dans le mysticisme, dut abandonner ses vieux parents, sa femme et ses enfants, et partir de Padoue. Pauvre et découragé, il se rendit alors à Amsterdam. Il y trouva un accueil cordial auprès des Juifs portugais, qui lui assurèrent un subside annuel. Pour gagner sa vie, il entra comme maître d’hébreu dans la maison d’un riche Juif portugais. Moise de Chavès. Mais, afin d’être indépendant, il renonça à ces fonctions, et, comme Spinoza, se mit à polir des verres de lunettes.

Ainsi délivré des soucis matériels, Luzzatto consacra de nouveau ses loisirs à la poésie. A l’occasion du mariage de son ancien élève Jacob de Chavès avec Rahel da Vega Enriquès, il composa un drame qui était remarquable par la forme, la langue et les idées et avait pour titre hébreu : Layescharim tekila, Gloire aux hommes de bien. Dans cette oeuvre poétique, qui n’est pas un vrai drame, Luzzatto fait paraître en scène et parler de pures abstractions, telles que l’Intelligence et la Sottise, la Droiture et la Méchanceté. Il montre la foule, capricieuse et changeante, se fiant à ceux qui la flattent et la trompent, et repoussant, dans son aveuglement et son ignorance, les conseils de la sagesse; il montre également l’intrigue et l’ambition luttant contre le vrai mérite et réussissant à triompher. Au dénouement, la victoire reste pourtant au Mérite, qui acquiert la reconnaissance et la gloire en sachant obéir à la raison et à la patience.

Cette oeuvre, une des plus belles productions de la poésie néo-hébraïque, fait voir ce que Luzzatto aurait pu créer dans ce domaine s’il avait pu s’arracher aux séductions du mysticisme, mais il n’en eut pas la force. Après avoir achevé cette oeuvre, et dans l’espoir de pouvoir se consacrer plus complètement et plus librement à la Cabale, il partit pour la Palestine. A peine arrivé, il fut emporté par la peste, à l’âge de quarante ans (1747). On l’enterra à Tibériade. C’est ainsi que disparut, dans la vigueur de l’à;e, un des plus remarquables représentants de la poésie néo-hébraïque, mort, lui aussi, dans la Terre-Sainte, comme le porte Juda Hallévi.


Henrich Graetz - Histoire des Juifs
TROISIÈME PÉRIODE ; LA DISPERSION
Troisième époque ; La décadence
Chapitre XI ; Profonde décadence des Juifs ; (1700-1760)

Date de création : 02/09/2007 - 17:28
Dernière modification : 22/10/2007 - 17:42
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