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d'histoire des Juifs
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Henrich Graëtz - Le Sanhédrin de Napoléon
En 1807, Napoléon convoque un grand Sanhédrin. Il reprend l'antique "court suprême" des Juifs pour en faire un outil au service de leur intégration forcée dans le corps social français.

Le
Le Sanhédrin



En fait, la convocation d’une sorte de Parlement juif à Paris produisit dans toute l’Europe une profonde sensation. On était bien habitué aux exploits militaires et aux brillantes victoires de Napoléon, mais son idée de créer un Sanhédrin avait quelque chose d’inattendu et d’original qui étonnait. Presque chez tous les Juifs, ce projet éveillait les plus belles espérances. A Berlin pourtant, le cercle de David Friedlaender, le groupe des éclairés, éprouvait un réel dépit de voir la France tenter, par l’organe du Sanhédrin, de faire pénétrer l’esprit moderne dans le judaïsme tout en lui conservant sa forme antique. Aussi affectaient-ils d’en parler avec ironie et dédain. Il s’y mêlait, en plus, une question de patriotisme. Les Juifs de Prusse ressentaient, comme les autres habitants, la douleur des défaites infligées par Napoléon à leur pays ; il leur était donc difficile de voir en lui un bienfaiteur de leurs coreligionnaires. Ce n’était que dans les provinces de la Prusse méridionale, à Posen, à Varsovie, que les Juifs, à l’exemple des Polonais, considéraient Napoléon comme un libérateur et se montraient pleins d’égards pour les soldats français.

Avant la réunion du Sanhédrin, l’assemblée des notables eut encore à examiner un projet de règlement organique du culte juif, préparé par la commission des neuf, de concert avec les commissaires impériaux. D’après ce projet, le judaïsme français devait avoir à sa tête un consistoire central, qui aurait pour mission de surveiller les consistoires départementaux, les rabbins et les communautés. Chaque consistoire départemental serait chargé de veiller à l’exécution des décisions du Sanhédrin, d’encourager chez les Juifs l’exercice des professions manuelles, de faire connaître aux autorités civiles le nombre des conscrits israélites de la circonscription. Plusieurs membres de l’assemblée montrèrent vainement ce que certaines obligations imposées aux consistoires avaient de blessant pour les Juifs en faisant supposer qu’on doutait de la sincérité de leur patriotisme. Par crainte de déplaire à l’empereur, la majorité accepta le règlement organique dans son entier, sans y apporter aucune modification.

La clôture des séances de l’assemblée des notables se fit avec une grande solennité (5 février 1807). Le délégué de Nice, Isaac-Samuel Avigdor, un des secrétaires, prononça un intéressant discours où il exposait les raisons de l’antipathie marquée par les diverses nations à l’égard des Juifs, et où il montrait la bienveillance témoignée souvent à ces derniers par des ecclésiastiques chrétiens : Le peuple d’Israël, continua-t-il, toujours malheureux et presque toujours opprimé, n’a jamais eu le moyen ai l’occasion de manifester sa reconnaissance pour tant de bienfaits… Depuis dix-huit siècles, la circonstance où nous nous trouvons est la seule qui se soit présentée pour faire connaître les sentiments dont nos cœurs sont pénétrés… Prouvons à l’univers que nous avons oublié tous les malheurs passés et que les bonnes actions seules laissent dans nos cœurs des traces ineffaçables. Espérons des ecclésiastiques nos contemporains qu’ils conserveront, par leur bienfaisante influence sur les chrétiens, ce doux sentiment de fraternité que la nature a mis dans le cœur de tous les hommes et que la morale de chaque religion doit également inspirer comme la nature. Avigdor termina son discours par la proposition d’exprimer en séance la reconnaissance des délégués pour les bienfaits successifs du clergé chrétien dans les siècles passés en faveur des Israélites de divers États de l’Europe… alors que la barbarie, les préjugés et l’ignorance réunis persécutaient et expulsaient les Juifs du sein des sociétés, et de consigner l’expression de ces sentiments dans le procès-verbal. Cette proposition fut adoptée.

Quatre jours après la clôture des séances des notables, se réunit le grand Sanhédrin (9 février 1807). Comme on sait, il se composait pour deux tiers de rabbins et un tiers de membres laïques. Le 4 février, le ministre de l’Intérieur avait nommé les trois chefs : Sintzheim, président ou nassi ; Segré, premier assesseur (ab-bèt-din), et Abraham de Cologna, second assesseur (kakham). La première séance fut très solennelle. Les membres se rendirent de la maison du président dans la synagogue magnifiquement décorée, où étaient réunis de hauts personnages de l’État. Le discours de Sintzheim, en hébreu, ne produisit naturellement que peu d’impression. Mais, lorsqu’il sortit de l’arche sainte le rouleau de la Loi pour bénir l’assemblée et prier Dieu d’éclairer le Sanhédrin de sa lumière, l’émotion fut très vive. Le discours italien de Cologna obtint aussi un grand succès.

De la synagogue le Sanhédrin alla à l’Hôtel de Ville. Suivant l’ancien usage, les soixante-dix membres se placèrent en demi-cercle autour du président, par rang d’âge. Comme les séances étaient publiques, on y voyait toujours de nombreux assistants. Les membres du Sanhédrin étaient tous habillés de noir, avec un petit manteau de soie et un tricorne sur la tête. Ils avaient pour principale mission de convertir en lois religieuses tes réponses des notables et de se porter garants de la sincérité du patriotisme de leurs coreligionnaires français, allemands et italiens.

Sur la proposition d’Abraham Furtado, le Sanhédrin établit d’abord le principe que la loi mosaïque contient des dispositions religieuses et des dispositions politiques. Les premières sont, par leur nature, absolues, indépendantes des circonstances et des temps. Il n’en est pas de même des secondes : celles-ci, destinées à régir le peuple d’Israël dans la Palestine, lorsqu’il avait ses rois, ses pontifes et ses magistrats, ne sauraient être applicables depuis qu’il ne forme plus un corps de nation. Pourtant, une assemblée des docteurs de la loi, réunie en grand Sanhédrin, pouvait seule déterminer les conséquences qui dérivent d’une telle distinction.

Partant de ce principe général, le Sanhédrin adopte toutes les décisions votées par l’Assemblée des notables. Ainsi, il interdit la polygamie, déclare que le divorce ne pourra être prononcé selon la loi de Moise qu’après que le mariage aura été dissous par les tribunaux compétents et selon le formes voulues par le Code civil. Il accepte aussi comme valables civilement les mariages entre Israélites et chrétiens, et, bien qu’ils ne soient pas susceptibles d’être revêtus des formes religieuses, ils n’entraîneront aucun anathème. » Pour les rapports des Juifs avec leurs compatriotes chrétiens, le Sanhédrin, après avoir établi que la Bible nous prescrit d’aimer notre semblable comme nous-mêmes, ordonne à tout Israélite de l’empire français, du royaume d’Italie et d’autres lieux, de vivre avec les sujets de chacun des États dans lesquels ils habitent comme avec leurs concitoyens et leurs frères, d’exercer à leur égard la justice et la charité, quelque religion qu’ils professent. Il dispense tout Israélite appelé au service militaire, pendant la durée de ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui. Enfin, il invite tous les Israélites à rechercher et adopter les moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l’amour du travail et à la diriger vers l’exercice des arts et métiers et les professions libérales, et à acquérir des propriétés foncières comme un moyen de s’attacher davantage à leur patrie. S’appuyant sur le texte biblique, il interdit complètement toute usure, c’est-à-dire tout intérêt excessif, non seulement d’Hébreu à Hébreu et d’Hébreu à concitoyen d’une autre religion, mais encore avec les étrangers de toutes les nations.


Henrich Graetz; Histoire des Juifs
TROISIÈME PÉRIODE ; LA DISPERSION
Troisième époque ; La décadence
Chapitre XV, Le Sanhédrin de Paris et la Réaction (1806-1815)


Date de création : 05/09/2007 - 07:17
Dernière modification : 05/09/2007 - 07:17
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