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d'histoire des Juifs |
Henrich Graëtz - L'opposition à l'émancipation en Allemagne
Les efforts des Juifs pour acquérir la liberté civile et l’accueil favorable fait par quelques princes à leurs revendications exaspérèrent leurs adversaires. Sur plusieurs points de l’Allemagne parurent des libelles qui renouvelaient contre eux les mensonges et les calomnies du moyen âge. Toute une série d’écrivains, Paalzov, Grattenauer, Buchholz et d’autres, moins connus ou anonymes, établis pour la plupart à Berlin, accablèrent de leurs outrages les doctrines du judaïsme et le passé du peuple juif, injuriant même les Patriarches et les Prophètes. Grattenauer surtout se distingua dans cette campagne d’invectives grossières et d’odieuses excitations.
Deux catégories de Juifs, à Berlin, se sentirent tout particulièrement blessés des attaques de Grattenauer, parce qu’ils n’avaient reculé devant aucune lâcheté pour faire oublier leur origine et qu’ils croyaient y avoir réussi. Ce furent la Société des amis ou, comme les appelait Grattenauer, les jeunes élégants juifs, et ceux qui fréquentaient le salon de Henriette Herz. Il leur paraissait dur, à eux qui avaient rompu tout lien avec le judaïsme, d’être raillés et tournés en ridicule comme Juifs. À ces sarcasmes et à ces injures, les chefs du judaïsme berlinois ne surent opposer que le silence. David Friedlaender se tut ; Ben-David, décidé d’abord à riposter, s’en abstint. Dans leur désarroi, ils eurent recours tout simplement à la protection de la police. Sur leurs instances, il fut interdit de publier quelque écrit que ce fût pour ou contre les Juifs. Cette démarche inconsidérée fut regardée comme un aveu d’impuissance et une lâcheté, elle provoqua une recrudescence d’attaques et de railleries. Il parut bientôt contre eux un nouveau livre : Peut-on laisser aux Juifs leur constitution actuelle sans danger pour l’État ? Ce pamphlet, écrit sur un ton plus modéré que les ouvrages de Grattenauer, était par cela même plus dangereux. Il proposait des mesures qui dépassaient en iniquité et en violence les décrets d’Innocent III et de Paul IV : Il n’est pas seulement nécessaire, y lisait-on, d’enfermer de nouveau les Juifs dans des ghettos, de les placer sous la surveillance constante de la police et de les obliger à attacher à une manche de leur vêtement un morceau d’étoffe de couleur voyante, mais il faut également s’opposer, par des moyens radicaux, à leur accroissement. Ces dignes disciples de Schleiermacher et de Fichte ne voulaient plus rien savoir des idées de justice, de tolérance et de fraternité professées par Dohm et Lessing. Ces diatribes véhémentes, publiées à Berlin, à Francfort, à Breslau et dans d’autres villes encore, surexcitèrent le fanatisme et la haine de la population, à tel point que des ecclésiastiques crurent prudent de recommander du haut de la chaire le calme et la bienveillance. Plusieurs auteurs chrétiens plaidèrent également la cause des Juifs, mais d’une façon assez singulière. Ils reconnaissaient que les Juifs avaient les défauts qu’on leur reprochait et qu’il fallait déplorer leur présence parmi les chrétiens, mais on devait se résigner à supporter le mal puisqu’il existait. On proposa, parmi les Juifs mêmes, toute espèce de remèdes pour mettre fin à cette campagne. Tout Juif, déclarait l’un, devrait être contraint par l’État de marier au moins une de ses filles à un chrétien et un de ses fils à une chrétienne : les enfants issus de ces unions seraient chrétiens. Un autre manifestait des vues tout opposées. Selon lui, un appel devait être adressé à toutes les jeunes filles juives pour les engager à n’avoir aucun rapport avec les chrétiens et à repousser toutes leurs avances. Seuls, deux écrivains juifs surent intervenir utilement dans cette lutte. Ils comprirent que, pour répondre aux attaques de tous ces ennemis du judaïsme, il ne fallait pas développer de longs arguments et d’interminables raisonnements, mais se servir de l’arme acérée de l’ironie. L’un d’eux, médecin à Kœnigsberg, exposa avec le plus grand sérieux, sous le nom de Dominius Aman Épiphane, que le salut des États chrétiens exigeait la prompte extermination de tous les Juifs mâles ; quant aux femmes juives, on les vendrait comme esclaves. L’autre, dissimulé sous le pseudonyme de Lefrank, prit hardiment l’offensive : Comment expliquer, disait-il, que les prisons contiennent tant de meurtriers, empoisonneurs, voleurs et adultères chrétiens ? … Toi, Grattenauer, tu prétends que l’habitude de tromper est un défaut essentiellement juif. N’es-tu pas volé sans cesse par ton tailleur chrétien, ton cordonnier chrétien, ton laitier et ton boulanger chrétiens ? Ton vin est falsifié, tes domestiques s’entendent pour te voler… Parmi les nombreuses faillites qui viennent de se produire à Paris et à Londres, y en a-t-il une seule dont on puisse accuser un Juif ? C’est purement radoter que de prétendre, comme le grand Fichte, que les Juifs forment un État dans l’État. Tu ne peux pas leur pardonner qu’ils parlent bien l’allemand, s’habillent plus convenablement et jugent parfois plus sensément que toi. Ils n’ont même plus de barbe par laquelle on puisse les tirer… Depuis vingt ans ils redoublent d’efforts pour se rapprocher des chrétiens, mais ceux-ci, sans doute par humanité, persistent à les repousser. Ces réflexions de Lefrank montrent que les Juifs d’Allemagne avaient alors le sentiment de leur dignité et de leur valeur, et elles font déjà prévoir le triomphe final de leurs revendications. Ce triomphe fut, d’ailleurs, facilité par les conquêtes des Français en Allemagne et le réveil, dans ce pays, du sentiment de la liberté. Henri Graetz; Histoire des Juifs TROISIÈME PÉRIODE; LA DISPERSION Quatrième période; Le relèvement Chapitre XIV; La Révolution française et l’émancipation des Juifs; (1789-1806) Date de création : 05/09/2007 - 07:37 Utilisez la librairie
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